Vadrouilleurs

Tu les verras errer au soir, en lentes processions titubantes, tout à leurs cacophonies, le foie plein à ras, les yeux plein d'absences, le cœur vide de tout depuis bien trop longtemps.
Leurs têtes penchées mais sans jamais d'épaules pour repos, leurs têtes penchées vrillent une à une.  Elles se balancent, crachent au ciel puis reçoivent au visage leur propre mollard.
Mais qui sont ces indigents, qui sont ces cloportes qui remuent ta douce nuit ?
Toi qui écrase ta joue contre l'oreiller si tôt, tu peux être sûr qu'ils te méprisent cordialement.

Aime les quand même, car quand le rideau de fer tombe, leurs paupières levées bien droites ne savent plus trop ce qu'elles foutent encore là. Leurs paupières se tâtent franchement, elles se disent qu'il est sûrement grand temps de fermer boutique elles aussi. Et pourtant, elles repartent au combat. Le bouillon éthylique les réveille toujours, la fermentation du foie fonctionne à plein régime et rien n'arrêtera la marche victorieuse.
A cette heure dans les ruelles tout est gris à pleurer et tu les entendras ces vadrouilleurs, ils riront à se flinguer la trogne. Que sont ces rires sinon des incantations, des exhortations à vivre quand même ? Que sont ces hurlements sinon des cris d'incompréhension, des braillements de gosses meurtris ?

Dois-je me confesser ?  Dois-je vraiment tout dire ? Dire que moi aussi, j'ai un peu fait partie de cette engeance. De cette race d'hommes qui se persuadent qu'il n'y a de la vie que dans la destruction de sa propre vie.

Lara Crosse



Piafs canés dans les cages thoraciques
Ouvrez les vannes ouvrez les veines
Serpents à faces humaines
A chaque carrefour j'hésite
Scorpions dans les pompes
Des crédits, des cams, des drônes
Tous galériens pour le trône
Tous paumés dans la pyramide
Le rire de Maslow en écho
Embaumés vivants
Sortez nos cervelles viciées par les tympans
Mon cœur vibrant, ma peur mon rang
Uppercut pour l'adulte
Main tendue pour le marmot.

Echauffement

En lotus sur le bitume bouillant et mes pieds nus,
Engoncé dans un costard ou dans un jogging,
Bouts d'chair humaine, une pincée d'cynisme,
Mes bras au ciel,
J'invoque Croissance envoie Récession aux quatre enfers :
Retour à la normale, sourires plein d'crocs,
Tous prêts pour la suite du Marche ou Crève.

Déconfinade

J'voyais des êtres civilisés, des êtres prostrés, des dos courbés, des êtres broyés par des statistiques, par l'information, des êtres qui s'inventaient de jolies histoires : des histoires de liberté d'expression, des histoires dans lesquelles ils seraient capables de réflexion, des histoires dans lesquelles ils confondaient expression spontanée et mise en perspective. Ils avaient réussi un formidable numéro de contorsion mentale, ils se gavaient de données, de chiffres, d'avis contraires, d'avis éclairés ou imbéciles et se persuadaient de devenir par ce biais des esprits libres.

C'est ce beau mensonge qui les berce, pourtant réveillés chaque minute par la lumière de la dernière notification : l'esprit libre 2.0 a une tronche pâlichonne, des cernes affreux, des tremblements, un foie en lambeaux, gobe des poignées d’anxiolytiques car PERSONNE n'est capable de supporter le flux ininterrompu sans tomber dans la névrose ou dans la bêtise. Ceux qui prétendent le contraire sont les plus toxicomanes.

Ecoulements

Les sabliers brisés par milliers, des grains bouillants dans nos iris saignants. Comme des pans de vie paumés, laissés au néant.

A trop attendre, j'avais fini par m'enraciner. J'me suis vu de haut, je dévorais le fumier servi sur des plateaux d'argent par des faux culs en costards. Les pattes dans la merde, et j'm'y sentais bien. J'avais même arrêté de beugler. Même si y'avait plus grand chose pour titiller ma boite crânienne, j'étais encore traversé par deux ou trois sourires vicelards.
Faut pas s'y tromper : le sarcasme c'est pas de l'intelligence, même si ça y ressemble un peu.
Le sarcasme c'est l'arme des vaincus, le poison de ceux qui ont peur de leur ombre.

Il y a d'la vie dans l'mouvement, et la pinte s'était arrêtée d'bouger.
Et quand bien même ! Le lever de coude comptera pas le jour où lui là-haut va dresser le bilan.
Y'a qu'une prison, et elle est dans ta tronche. La même tronche baveuse qui finit sur la cuvette un peu trop souvent.
Et si t'es plus malade, c'est peut être que tu tiens beaucoup trop bien.
Et si le quotidien a arrêté de te révolter, c'est que l'endurance à l'inadmissible pousse avec les rides.

Il paraît que ça fera de nous des hommes. Picoler, mépriser les nénettes, écraser son concurrent, c'est ça être un mec ? Non, non.

J'dirai à mon fils, celui que j'aurai jamais : ne crois jamais que tu dois leur ressembler. Tu n'as besoin que de toi même, déverse toi dans une femme, une femme que tu aimeras. Une femme qui saura qui tu es. Et le jour où elle te montrera son fessier une dernière fois, le jour où elle prendra ton cœur pour en faire des papillotes, souviens-toi que ta souffrance aussi est belle.

Des mots sur la jetée

La seule poésie qui vaille est celle du chaos,
Celle de la rage et du désespoir,
Celle qui éclate au visage, celle qui laisse des éclaboussures poisseuses,
Celle qui sent les tripes, le mauvais vin et le sperme rance.
La beauté est dans une paire de jambes pendantes,
Elle plane sous ces pompes qui contemplent l'eau stagnante,
Elle est dans l'attraction irrésistible pour le vide.
Il y a du sublime dans l'abject.
Il n'y a qu'une vérité : la démarche pathétique du poivrot du samedi soir,
Le vide de sa chambrée, sa tronche baveuse sur une cuvette.

Lui seul connaît la félicité, caresse de ces mains sales le réel : sa condition pitoyable d'animal meurtri.
Le reste n'est que tiédeur et mensonges.

Déclaration

D'atroces charognards apostrophent
Posés en profs
Envoient des grognards au baston
Font tourner les vestons
Atrophient les égos
Inégaux : leurs idéaux visqueux au bout des doigts
La juste balance paume son latin
Des cœurs vides d'amour d'une tonne pourtant
Des mots creux, crasseux
Le manque de temps - séquestrés
Le manque de tout orchestré
Un adage :
Maquille tes plaies
Travestis ton âme
Remplis tes poches
Tourne le dos à la vie

Mon adage : brûle, hurle,
Nos vies sont des virgules,
Ton corps nos canicules,
Et  s'évanouit la pendule.